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Hannibal dans les Alpes

Le texte de Tite-Live - Partie 4

CHAPITRE XXI -26 

Dans la vallée du Rhône

(1) Lorsque la nouvelle de ce péril subit fut portée à Rome, et que le sénat vit la guerre contre la Gaule se joindre à la guerre contre Carthage, (2) il envoya au secours de Manlius le préteur Caius Atilius avec une légion romaine et cinq mille alliés, levées nouvelles qu'avait faites le consul. Atilius arriva sans combattre à Tannetum; au bruit de sa marche, les ennemis avaient disparu. (3) De son côté, P. Cornélius a levé une autre légion à la place de celle qui était partie sous les ordres du préteur. Il quitte Rome avec une flotte de soixante vaisseaux longs, côtoie l'Étruri et les monts des Ligures, puis des Salluvii, vient débarquer à Marseille, (4) et campe près de la bouche du Rhône la plus voisine; car ce fleuve va se jeter à la mer par plusieurs embouchures. À peine Cornélius croyait-il qu'Hannibal avait franchi les Pyrénées; (5) mais, lorsqu'il le vit sur le point de passer aussi le Rhône, incertain du lieu où il s'opposerait à sa marche, surtout parce que ses soldats n'étaient pas bien remis des fatigues de la mer, il envoie trois cents cavaliers d'élite, avec des Marseillais qui doivent leur servir de guides et les Gaulois auxiliaires, pour tout observer et pour reconnaître l'ennemi sans se hasarder. (6) Hannibal, qui avait contenu par la crainte ou gagné par des présents tous les peuples qui se trouvaient sur sa route, était déjà parvenu sur le territoire des Volques, nation puissante qui habite les deux rives du Rhône. Dans l'impossibilité de défendre contre les Carthaginois la partie de leur territoire située en deçà du fleuve, les habitants, pour se faire du Rhône un rempart formidable, s'étaient presque tous réunis sur la rive opposée, et la couvraient de leurs bataillons. (7) Mais les autres peuples riverains, et ceux des Volques même qui n'avaient pu se résoudre à quitter leurs demeures, gagnés par l'or d'Hannibal, s'engagent à lui rassembler des barques de toutes parts, et à lui en fournir de nouvelles, dans le désir qu'ils ont de voir au-delà du Rhône l'armée carthaginoise, et leur pays délivré au plus tôt d'une multitude si considérable. (8) Une immense quantité de bateaux et de petites barques répandues çà et là pour la communication entre les deux rives fut promptement réunie. D'abord les Gaulois travaillaient seuls à la construction des barques, en creusant des troncs d'arbres; bientôt les Carthaginois eux-mêmes mirent la main à l'oeuvre, encouragés à la fois par l'abondance des matériaux et par la facilité du travail; ils formaient à la hâte des canots grossiers, susceptibles seulement de se soutenir sur les eaux, de recevoir les bagages, et de les transporter, eux et leurs effets.

CHAPITRE XXI -27 

Le passage du Rhône (fin août 218)

(1) Déjà tout était à peu près disposé pour la traversée; mais on voyait avec effroi toute la rive opposée envahie de guerriers et de chevaux. (2) Afin de les en déloger, Hannibal détache, à la première veille de la nuit, Hannon, fils de Bomilcar, avec un corps de troupes, la plupart espagnoles: il devra remonter le fleuve pendant un jour entier; (3) dès qu'il lui sera possible, le traverser dans le plus grand secret, et tourner l'ennemi, de façon à tomber sur son arrière-garde au bon moment. (4) Les Gaulois qu'on lui a donnés pour guides lui apprennent qu'à environ vingt-cinq milles (37 km) au-dessus le Rhône se partage pour former une petite île, et que là, plus large et partant moins profond, il peut offrir un passage. (5) Là, on s'empressa d'abattre du bois, de construire des radeaux pour le transport des hommes, des chevaux et des bagages. Les Espagnols, sans aucun apprêt, jetèrent leurs vêtements sur des outres, se placèrent eux-mêmes sur leurs boucliers et traversèrent le fleuve. (6) Le reste de l'armée passa sur des radeaux que l'on avait joints, et vint camper près du fleuve. La marche nocturne et les travaux du jour l'avaient fatiguée; elle prend vingt-quatre heures de repos: Hannon avait à coeur de suivre ponctuellement les instructions d'Hannibal. (7) Le lendemain, il se met en marche, et des feux allumés annoncent qu'il a effectué le passage, et qu'il se trouve assez près des Volques. À cette vue, Hannibal, pour mettre à profit sa manœuvre, donne le signal de l'embarquement. (8) Déjà l'infanterie avait ses canots prêts et disposés. Les cavaliers utilisaient les plus grandes barques, et conduisaient près d'eux leurs chevaux à la nage: ainsi rangés en première ligne, ils rompaient d'abord l'impétuosité du courant, et rendaient la traversée facile aux esquifs qui venaient après eux. (9) La majeure partie des chevaux, conduite avec une courroie, du haut de la poupe, traversait à la nage; l'on avait embarqué les autres sellés et bridés, pour servir à l'instant même où l'on aborderait.

CHAPITRE XXI -28 

Discussions sur les divers procédés utilisés pour la traversée

(1) Les Gaulois accourent sur le rivage avec des hurlements confus et leur chant de guerre, agitant leurs boucliers au-dessus de leurs têtes, et brandissant leurs javelots: (2) cependant, de leur côté, ils éprouvaient de la crainte à la vue de cette prodigieuse quantité d'embarcations contre lesquels le Rhône se brisait avec fracas; ils étaient frappés des cris amplifiés des matelots et des soldats qui s'efforçaient de rompre le courant du fleuve, ou qui, parvenus à l'autre bord, animaient leurs compagnons encore au milieu des eaux. (3) À l'instant où la terrible armada qui se déploie devant leurs yeux les glace d'épouvante, un vacarme plus formidable se fait entendre derrière eux. Hannon a pris leur camp. Bientôt il paraît lui-même, et les Gaulois sont exposés à un double péril: ici, les bateaux vomissent à terre des flots d'ennemis; derrière eux, une armée inattendue les harcèle à l'improviste. (4) En vain ils veulent opposer de la résistance; repoussés sur tous les points, ils s'élancent par les issues qu'ils ont pu trouver, et pleins d'effroi, se dispersent çà et là dans leurs bourgades. Hannibal fait aborder à loisir le reste de ses troupes; il ne s'occupe plus désormais de ses tumultueux ennemis, et asseoit son camp. (5) On employa, je pense, divers moyens pour passer les éléphants; ce qu'il y a de certain, c'est qu'ici les historiens varient beaucoup. Quelques-uns prétendent qu'à l'instant où les éléphants étaient rassemblés sur la rive, le plus furieux de ces animaux, irrité par son cornac qui se jeta à la nage, comme pour éviter sa colère, s'élança à sa poursuite, et attira ainsi le reste de la troupe; et qu'à mesure que chacun d'eux perdit pied, il fut, malgré sa frayeur pour les eaux profondes, entraîné à l'autre bord par le courant même. (6) Toutefois il paraît plus constant qu'on les fit passer sur des radeaux; c'était le parti le plus sûr, et il est probable qu'on le prit effectivement. (7) Un radeau de deux cents pieds de long, sur cinquante de large, partait du rivage et s'avançait dans le fleuve: pour qu'il ne fût point emporté par le courant, plusieurs câbles très forts le fixèrent à la partie supérieure de la rive; on le couvrit de terre, et l'on en fit une espèce de pont, qui présentait une surface immobile, afin que les éléphants pussent y marcher hardiment. (8) Un autre radeau de même largeur, long de cent pieds, destiné à traverser le fleuve fut joint au premier; et lorsque les éléphants, précédés de leurs femelles, étaient passés du radeau qui leur offrait la solidité d'une véritable route, sur celui qui s'y trouvait attaché, (9) aussitôt on rompait les faibles liens qui retenaient celui-ci, et quelques vaisseaux légers l'entraînaient vers l'autre bord: ainsi l'on débarqua les premiers éléphants, et successivement toute leur troupe. (10) Ils n'éprouvaient aucune frayeur, tant qu'ils étaient sur cette sorte de pont assez ferme; mais ils commençaient à témoigner de la crainte lorsqu'on détachait le second radeau qui les entraînait au milieu du fleuve. (11) Alors ils se serraient les uns contre les autres; et, comme ceux qui étaient aux deux extrémités reculaient à la vue des flots, il y avait quelques moments d'agitation que la peur même apaisait bientôt, alors qu'ils se voyaient environnés d'eau de toutes parts. (12) Quelques-uns cependant se laissèrent tomber à force de se débattre, et renversèrent leurs cornacs; mais leur masse même les soutint: peu à peu ils trouvèrent pied, et finirent par gagner la terre.

CHAPITRE XXI -29 

Première rencontre de l'armée romaine et de l'armée carthaginoise

(1) Pendant le passage des éléphants, Hannibal avait détaché cinq cents cavaliers numides vers le camp des Romains, pour examiner leur position, leurs forces, leurs projets. (2) Ce corps de cavalerie rencontre sur sa route les trois cents cavaliers romains envoyés, comme je l'ai dit plus haut, des embouchures du Rhône. Il s'engage alors un combat plus meurtrier qu'on ne pouvait l'attendre d'une poignée de soldats. (3) Sans compter beaucoup de blessures, le carnage fut à peu près égal de part et d'autre. La fuite et l'effroi des Numides laissèrent la victoire aux Romains, qui déjà succombaient à la fatigue. Les vainqueurs perdirent environ cent soixante hommes, moitié romains, moitié gaulois; les vaincus, plus de deux cents. (4) Tel fut le début, le présage de cette guerre; il annonçait pour Rome un résultat heureux: mais cette victoire même devait lui coûter bien des efforts et bien du sang. (5) Lorsque, après l'action, les deux détachements revinrent vers leurs généraux, il y eut incertitude de part et d'autre. Scipion ne voyait de plan à suivre que de régler ses mouvements sur les desseins et les tentatives de l'ennemi; (6) Hannibal ne savait s'il poursuivrait sa marche vers l'Italie, ou s'il livrerait bataille à cette armée romaine qui s'offrait la première à ses coups. Il fut détourné de cette idée par l'arrivée d'une ambassade des Boïens, qui avaient à leur tête Magalus, l'un des petits rois de cette nation. Ils promirent de guider sa marche et de partager ses périls, mais lui conseillèrent de ne commencer la guerre qu'en Italie, sans faire ailleurs l'essai de ses forces. (7) Les Carthaginois redoutaient l'ennemi; les souvenirs de la première guerre n'étaient point effacés: mais ils craignaient plus encore une route immense, et ces Alpes dont la renommée publiait des récits capables d'effrayer leur inexpérience.


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