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Hannibal dans les Alpes

Le texte de Tite-Live - Partie 4

CHAPITRE XXI -30 

Discours d'Hannibal

(1) Dès qu'Hannibal a pris la résolution de continuer sa route et de se porter sur l'Italie, il convoque une assemblée générale; et là, par des exhortations mêlées de reproches, il remue diversement l'esprit des soldats: (2) "Comment expliquer cette terreur subite qui vient de glacer des coeurs si intrépides? Depuis tant d'années leurs campagnes n'ont été que des victoires; ils n'ont quitté l'Espagne qu'après avoir soumis à l'empire de Carthage toutes les nations, toutes les terres qu'embrassent deux mers opposées. (3) Indignés de l'orgueil de Rome, qui exigeait qu'on lui livrât comme autant de criminels tous les vainqueurs de Sagonte, ils ont passé l'Hèbre pour anéantir le nom romain, pour être les libérateurs de l'univers. (4) Personne n'a reculé devant la longueur de la route, lorsqu'on s'avançait de l'occident à l'orient: (5) aujourd'hui qu'ils ont fourni plus de la moitié de la course, franchi les Pyrénées au milieu de peuplades sauvages, traversé le Rhône, ce fleuve si rapide, malgré les milliers de Gaulois qui s'opposaient à leur passage, malgré l'impétuosité du courant qu'il fallait dompter; aujourd'hui qu'ils ont devant eux les Alpes, (6) dont le versant opposé appartient à l'Italie, leur courage, désormais impuissant, s'arrêterait-il aux portes de l'ennemi? Enfin que sont les Alpes? des montagnes élevées: (7) en les supposant plus hautes que les Pyrénées même, aucune terre peut-elle jamais toucher le ciel, et devenir inaccessible aux mortels? Mais les Alpes sont habitées, cultivées; elles produisent et nourrissent des êtres vivants. Praticables pour quelques hommes, elles ne le seraient pas pour une armée? (8) Les députés qu'ils viennent d'entendre ont-ils donc, pour passer les Alpes, emprunté les ailes de l'oiseau? Les ancêtres des Boïens ne sont pas originaires de l'Italie: étrangers, ils sont venus y fixer leurs demeures; et ces Alpes, si terribles, ont vu d'innombrables bataillons gaulois, suivis d'une multitude d'enfants et de femmes, franchir sans danger, dans ces émigrations, leurs sommets redoutables. (9) Le soldat armé, qui ne porte avec lui que son bagage militaire, peut-il rencontrer des obstacles insurmontables? La prise de Sagonte ne leur a-t-elle pas coûté huit mois de périls et de travaux? (10) Lorsqu'ils marchent sur Rome, cette capitale du monde, quel obstacle peut leur paraître assez grand, assez redoutable pour arrêter leur entreprise? (12) Naguère les Gaulois ont pris ces murs que les Carthaginois désespèrent d'approcher. Enfin, ou ils sont inférieurs en résolution et en courage à un peuple qu'ils viennent, depuis quelques jours, de vaincre tant de fois; ou ils ne peuvent plus mettre à leur marche d'autre borne que la plaine qui s'étend du Tibre aux remparts de Rome."

CHAPITRE XXI -31 

En direction des Alpes

Après les avoir réconfortées par ces exhortations, hannibal laisse à ses troupes le temps de récupérer et leur demande de se préparer à reprendre la route. Le jour suivant, il se dirige vers l'intérieur des terres en remontant le cours du Rhône. Ce n'est pas la route la plus directe pour atteindre les Alpes. Mais plus il s'éloigne de la mer, plus il se croit hors de portée des Romains qu'il voulait combattre sur le sol même de l'Italie. En quatre jours, il arrive à l'Isle. C'est l'endroit où le Rhône et l'Isère qui dévalent de massifs différents des Alpes entourent à leur confluent une plaine d'une vaste étendue, et qui est nommé l'Isle par ses habitants. (5) Près de là se trouvent les Allobroges, peuple qui ne le cède, en puissance, en renommée, à aucune nation de la Gaule. (6) Il était alors divisé par la querelle de deux frères qui se disputaient la couronne. L'aîné, nommé Brancus, d'abord possesseur du trône, en avait été chassé par son frère et par les jeunes guerriers du pays, qui, à défaut du droit, faisaient valoir la force. (7) La décision de ce démêlé, survenu si à propos, fut remise à Hannibal: nommé arbitre des deux princes, il rendit l'empire à l'aîné, d'après l'avis du sénat et des chefs. (8) Brancus reconnaissant fournit aux Carthaginois des provisions de toute espèce, et surtout des vêtements, que le froid si rigoureux des Alpes rendait indispensables. (9) Les dissensions des Allobroges étant apaisées, Hannibal repris sa route vers les Alpes. Il n'emprunta pas la voie usuelle qui y mène directement, mais fit un détour par la gauche dans le territoire des Tricastins, et de là, en longeant la limite la plus éloignée du territoire des Voconces, il pénétra sur le territoire des tricoris, puis, sans rencontrer de difficultés sur sa route il atteignit les bords de la Durance. (10) Cette rivière qui descend aussi des Alpes, est de toutes celles de la Gaule la plus difficile à passer. (11) En effet, malgré la grande quantité de ses eaux, elle ne peut soutenir de barques, parce que son lit, qui ne connaît point de rives, forme vingt courants toujours nouveaux, et présente partout des gués et des tourbillons qui rendent le passage incertain pour le piéton même, sans parler des montagnes de graviers qu'elle charrie, et qui font perdre à chaque instant l'équilibre. (12) Les pluies, qui l'avaient grossie, occasionnèrent un grand tumulte dans le passage, parce qu'indépendamment des autres dangers, les soldats se troublaient eux-mêmes par leur propre effroi et leurs cris confus.

CHAPITRE XXI -32 

Le convoi atteint les Alpes

(1) Il y avait environ trois jours qu'Hannibal avait quitté les bords du Rhône, lorsque le consul Publius Cornélius, s'avance en bataillon carré vers le camp ennemi, résolu d'engager aussitôt l'action. (2) Mais lorsque Cornélius voit que tout est désert, que les Carthaginois ont pris beaucoup d'avance, et qu'il serait difficile de les atteindre, il retourne vers sa flotte, certain par là de courir moins de chances, et de rencontrer Hannibal à la descente des Alpes. (3) Cependant, pour ne point laisser l'Espagne sans secours, il fait passer dans ce département, que le sort lui avait assigné, son frère Cneius Scipion avec la plus grande partie de son armée: (4) ainsi Cnéius, opposé à Hasdrubal, protégera les anciens alliés, cherchera à s'en concilier de nouveaux, et pourra même chasser Hasdrubal de l'Espagne. (5) Cornélius, qui s'était réservé fort peu de troupes, regagna Gênes, comptant sur l'armée des rives du Pô pour la défense de l'Italie.

(6) Hannibal, après le passage de la Durance, gagna les Alpes presque toujours par des pays de plaines, où les habitants n'entravèrent point sa marche. (7) Mais une fois au pied des montagnes, quoique la renommée, qui ordinairement exagère les objets inconnus, eût d'avance prévenu les esprits, lorsque l'oeil put voir de près la hauteur des monts, les neiges qui semblaient se confondre avec les cieux, les huttes grossières suspendues aux pointes des rochers, les chevaux, le bétail paralysés par le froid, les hommes sauvages et hideux, les êtres vivants et la nature inanimée presque entièrement engourdis par la glace, cette scène d'horreur, plus affreuse encore à contempler qu'à décrire, renouvela les terreurs de l'armée. (8) Au moment où elle franchit les premières éminences, apparaissent les montagnards sur ces coteaux à pic qu'il faudra gravir: s'ils s'étaient postés dans des vallons étroits, pour tomber à l'improviste sur les Carthaginois, ils les eussent mis complètement en déroute et massacrés. (9) Hannibal fait faire halte, et détache en avant quelques Gaulois pour reconnaître les lieux: apprenant qu'il n'y avait point d'autre passage, il campe entre les roches et les précipices, à l'endroit où le vallon s'élargit le plus. (10) Les mêmes Gaulois, dont la langue et les moeurs étaient à peu près celles des montagnards, vont se mêler à leurs entretiens, et apprennent que la combe est gardée seulement le jour; que la nuit, chacun rentre chez soi. Sur cet avis, Hannibal s'avance, dès le matin, sur les hauteurs, comme pour forcer le passage, en plein jour et à la vue des barbares. (11) Toute la journée, des manoeuvres trompeuses cachent les véritables projets qu'il médite; le soir, il se replie à l'endroit où il avait bivouaqué précédemment ; (12) et, dès qu'il s'aperçoit que les hauteurs sont libres et que les postes ne sont plus occupés, il fait allumer une grande quantité de feux pour faire croire qu'il ne va effectuer aucun mouvement, laisse les bagages, la cavalerie et presque toute l'infanterie; (13) à la tête d'une troupe légère, de ses plus intrépides soldats, il franchit en toute hâte le défilé, et vient s'asseoir sur les hauteurs qu'avaient occupées l'ennemi.

CHAPITRE XXI -33

Passage du défilé

(1) Le lendemain, au point du jour, on lève le camp, et le reste de l'armée se met en marche. (2) Déjà les montagnards, à un signal donné, sortaient de leurs bourgs pour prendre leur poste habituel, quand tout à coup ils aperçoivent, au dessus de leurs têtes, une partie des Carthaginois maîtres de leur citadelle, et l'autre qui s'avance le long du chemin. (3) D'abord ce double spectacle, qui frappe et leurs regards et leurs esprits, les retient quelque temps immobiles; mais bientôt ils ont vu l'embarras des troupes dans le défilé, leur effroi, et surtout la confusion que les chevaux épouvantés jetaient parmi les rangs. (4) Persuadés que le moindre surcroît de terreur suffirait pour perdre leurs ennemis, ils s'élancent de tous les coins des montagnes, par l'habitude qu'ils ont de se jouer également des hauteurs et des pentes les plus difficiles. (5) Alors harcelés par les barbares, obligés de lutter contre les difficultés du terrain, les Carthaginois avaient encore à soutenir contre eux-mêmes un choc plus violent que celui des montagnards, par les efforts que chacun faisait pour échapper le premier au péril. (6) Mais les chevaux principalement troublaient la marche: frappés des cris confus que répétait cent fois l'écho des bois et des vallons, ils s'agitaient tout tremblants; et, s'ils venaient à être frappés où blessés, c'était une frayeur, si vive qu'ils renversaient çà et là hommes et bagages de toute espèce. (7) Comme ce défilé était bordé des deux côtés de précipices immenses, ils firent en se débattant, rouler au fond de l'abîme plusieurs hommes tout armés; mais on eût dit le fracas d'un vaste écroulement, lorsque les bêtes tombaient avec leur charge. (8) Ce spectacle était affreux! Cependant Hannibal reste quelque temps sur sa hauteur avec son détachement, pour ne point augmenter l'embarras et le tumulte; (9) mais, lorsqu'il voit ses troupes coupées et le danger qu'il court de perdre ses bagages, ce qui eût entraîné la ruine de son armée, il descend, fond sur l'ennemi, et l'a bientôt chassé. Toutefois ce mouvement a causé un nouveau trouble parmi les siens; (10) mais un instant suffit pour le dissiper, dès que les chemins sont dégagés par la fuite des montagnards: les Carthaginois progressent alors tranquillement et presque en silence. (11) Ensuite Hannibal s'empare d'un bourg, chef-lieu de cette contrée, et des petits villages environnants. Le bétail et le blé qu'il a pris nourrissent son armée l'espace de trois jours; et, comme ni les montagnards, qui n'étaient pas encore revenus de leur première épouvante, ni les lieux ne lui opposaient de grands obstacles, il fit quelque chemin pendant ces trois jours.

L'armée d'Hannibal victime d'une embuscade

(1) Ensuite on arriva chez une nation assez nombreuse pour un peuple de montagnes. Là, il faillit périr dans une guerre ouverte, mais par ses propres armes, la perfidie et les embûches. (2) Une ambassade des chefs et des vieillards se rend près de lui: "Le malheur des autres, disent-ils, est pour eux une utile leçon; ils aiment mieux éprouver l'amitié que la force des Carthaginois. (3) Disposés à remplir les ordres qu'ils recevront, ils lui offrent des vivres, des guides, et des otages, garants de leurs promesses." (4) Hannibal, sans les croire aveuglément, sans dédaigner leurs offres, dans la crainte qu'un refus formel n'en fasse des ennemis déclarés, leur adresse une réponse obligeante. Il accepte les otages qu'on lui présente; il reçoit les vivres que l'on a déposés sur la route: mais, loin de voir dans les guides des amis sûrs, il ne les suit qu'avec une extrême circonspection. (5) Les éléphants et la cavalerie ouvraient la marche; lui-même conduisait l'arrière-garde avec l'élite de l'infanterie, promenant sur tous les points des regards inquiets et scrutateurs. (6) Lorsqu'on est entré dans un chemin étroit, que domine d'un côté la cime d'une montagne, les barbares s'élancent de toutes parts de leur embuscade; devant, derrière, de près, de loin, ils attaquent les Carthaginois, et font pleuvoir sur eux d'énormes quartiers de rocs; (7) c'est par derrière que se portèrent les plus grands efforts de l'ennemi. L'infanterie, qui. leur fit face, prouva que, si l'arrière-garde n'eut pas été bien appuyée, l'armée eût essuyé dans ces gorges le plus rude échec. (8) Cependant un péril affreux la menace encore, et va peut-être l'anéantir; car, au moment où Hannibal hésite à engager son infanterie dans ces défilés, parce que, moins favorisée que la cavalerie, qu'il est lui-même à portée de soutenir, elle n'a plus derrière elle aucun renfort, (9) les montagnards accourent par des sentiers détournés, coupent l'armée par le milieu, et barrent le passage; de sorte qu'Hannibal resta une nuit, séparé de sa cavalerie et de ses bagages.


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