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Hannibal dans les Alpes

Le texte de Tite-Live - Partie 4

CHAPITRE XXI -35 

Passage du col (mi-octobre)

(1) Le lendemain, les barbares mettent moins de vivacité dans leurs attaques, et on parvient à réunir les troupes et à franchir les gorges avec une perte assez considérable, en chevaux toutefois plus qu'en hommes. (2) Dès lors, les montagnards ne se montrèrent plus qu'en petit nombre; c'étaient des brigands, plutôt que des ennemis, qui venaient fondre tantôt sur la tête, tantôt sur la queue de l'armée, selon que le terrain leur était favorable, ou qu'ils pouvaient surprendre ou les traînards ou ceux qui s'étaient trop avancés. (3) Les éléphants dans les routes étroites, dans les pentes raides, retardaient beaucoup la marche; mais leur voisinage était partout un rempart contre l'ennemi, qui n'osait approcher de trop près ces animaux inconnus. (4) On fut neuf jours à atteindre le sommet des Alpes, à travers des chemins non tracés où l'on s'égarait souvent, soit par la perfidie des guides, soit par les conjectures de la défiance même, qui engageait au hasard les troupes dans des vallons sans issue. (5) On s'arrêta deux jours sur ces hauteurs, pour donner aux soldats épuisés le repos nécessaire après tant de fatigues et de combats: là, plusieurs bêtes de somme, qui avaient glissé le long des rochers, regagnèrent le camp sur les traces de l'armée. (6) Déjà des maux sans nombre avaient jeté les esprits dans l'accablement le plus profond; bientôt, surcroît de terreur!, on voit tomber une neige abondante; c'était l'époque du coucher de la constellation des Pléiades. (7) On n'aperçut que monceaux de neige, lorsque, au point du jour, on se remit en marche; les Carthaginois avançaient à pas lents; l'abattement et le désespoir étaient peints sur tous les visages. (8) Hannibal prend alors les devants, s'arrête à une sorte de promontoire qui offre de toutes parts une vue immense, fait faire halte à ses soldats, leur montre l'Italie, et, au pied des Alpes, les campagnes baignées par le Pô. (9) "Vous escaladez, dit-il, en ce moment les remparts de l'Italie; que dis-je? les murs mêmes de Rome. Plus d'obstacles bientôt; tout s'aplanira devant vous: une bataille, deux tout au plus, et la capitale, le boulevard de l'Italie est dans vos mains, en votre puissance." (10) L'armée poursuit sa marche. L'ennemi, il est vrai, ne venait plus l'inquiéter que par la surprise de quelques bagages, s'il en trouvait l'occasion. (11) Au reste, la descente offrait bien plus d'obstacles que la montée, en ce que la pente des Alpes, qui, du côté de l'Italie, a moins d'étendue, est aussi plus rapide. (12) En effet, presque tout le chemin était à pic, étroit et glissant: là, nul moyen d'éviter une chute; et, pour peu que le pied manquât, impossible de rester à l'endroit où l'on s'était abattu; en sorte qu'hommes et chevaux allaient rouler les uns sur les autres.

CHAPITRE XXI -36

L'aplomb rocheux

(1) On arriva ensuite à une gorge beaucoup plus étroite encore, et si escarpée, que les soldats, sans armes, sans bagages, sondant la route à chaque pas, se retenant avec les mains aux broussailles et aux souches qui croissaient à l'entour, avaient une peine infinie à la descendre. (2) L'endroit, déjà fort raide par lui-même, l'était devenu bien davantage par un éboulement de terre récent, qui avait formé un précipice d'environ mille pieds de profondeur (250 m). (3) Devant cet obstacle fatal la cavalerie s'arrête. Qui peut donc entraver la marche? demande Hannibal étonné: des rochres insurmontables, lui dit-on. (4) Il approche lui-même pour reconnaître les lieux: il ne voit d'abord d'autre parti à prendre que de faire un long, un immense détour à travers des lieux non tracés où le pied de l'homme n'a jamais passé; (5) mais cette route fut impraticable. Comme l'ancienne neige durcie se trouvait recouverte par la nouvelle, dont les couches étaient de médiocre épaisseur, cette neige molle, où l'on n'enfonçait point trop avant, présentait un passage assez facile. (6) Mais, lorsqu'elle eut disparu sous les pieds de tant de milliers d'hommes et de chevaux, l'on n'avançait plus que sur la première glace et sur l'humide verglas formé par la neige fondue. (7) Alors quelle lutte pénible et contre la glace si glissante, où l'on ne pouvait assurer ses pas, et contre la pente du rocher, où le pied manquait si facilement. Employait-on les genoux ou les mains pour se relever, si l'on venait à retomber au moment où cet appui manquait, aux environs plus de souches, plus de racines secourables pour les pieds ou les mains; il fallait rouler sur cette glace unie, dans cette neige détrempée. (8) Quelquefois les bêtes de somme pénétraient même jusqu'à la neige glacée, où elles glissaient aussitôt; et, comme elles faisaient mille efforts pour se soutenir, leur sabot brisait l'épaisseur de la glace: alors, prises comme dans un piège, elle restaient souvent engagées dans cette neige durcie et gelée à une grande profondeur.

CHAPITRE XXI -37

Bivouac en pleine montagne

(1) Enfin, après bien des fatigues inutiles pour les hommes et pour les chevaux, on campa sur le sommet. Il fallut, pour cela, déblayer les neiges; on n'y parvint qu'avec des peines inouïes, tant la masse en était profonde et difficile à remuer! (2) L'on s'occupa ensuite de rendre praticable ce versant, qui seul pouvait offrir un chemin. Obligés de le tailler, les Carthaginois abattent çà et là des arbres énormes, qu'ils dépouillent de leurs branches, et dont ils font un immense bûcher; ils y mettent le feu: un vent violent, qui s'élève, excite la flamme, et le vinaigre, que l'on verse sur la roche embrasée, achève de la rendre friable. (3) Lorsqu'elle est entièrement calcinée, les outils la fragmentent ; la pente est adoucie en traçant des lacets, en sorte que les chevaux et les éléphants mêmes peuvent descendre par là. (4) On fut arrêté quatre jours près de ces rochers ; les chevaux étaient sur le point de mourir de faim, car les sommets des Alpes sont presque nus, et le peu d'herbe qui s'y trouve, est enterré sous la neige. (5) Les parties plus basses ont des vallées, quelques coteaux exposés au soleil, des ruisseaux le long des bois, et présentent déjà des lieux plus dignes d'être habités par les hommes. (6) On y mena paître les chevaux, et l'on accorda trois jours de repos aux soldats épuisés par les travaux qu'avait nécessités l'aplanissement des rochers. Bientôt on descendit en plaine; là, tout s'adoucissait, et le terrain et le genre des populations.

CHAPITRE XXI -38

Examen critique des sources

(1) Tels sont les détails les plus importants sur la marche d'Hannibal. Si l'on en croit certaines annales, son armée mit cinq mois à se rendre de Carthagène en Italie, et quinze jours à franchir les Alpes. (2) L'on n'est point d'accord sur le nombre des troupes qu'il avait à l'époque de son arrivée: ceux qui le portent au plus haut, lui donnent cent mille hommes d'infanterie, et vingt mille chevaux; ceux qui le mettent au plus bas, disent qu'il avait vingt mille fantassins, et six mille cavaliers. (3) Lucius Cincius Alimentus, prisonnier d'Hannibal, comme il l'écrit lui-même, serait pour moi une autorité décisive, s'il n'eût jeté quelque confusion dans son calcul, en y comprenant les Gaulois et les Ligures: (4) si on les compte, quatre-vingt mille hommes d'infanterie, dix mille de cavalerie furent conduits en Italie. Mais vraisemblablement, et plusieurs historiens en font foi, l'armée carthaginoise ne s'éleva à ce total que par la jonction de ces peuples: (5) Cincius ajoute avoir entendu dire à Hannibal lui-même, qu'il avait perdu trente-six mille hommes, et une quantité prodigieuse de chevaux et d'autres bêtes de somme, depuis le passage du Rhône, (6) jusqu'à sa descente en Italie, sur les terres des Taurini, limitrophes de la Gaule Cisalpine. Comme tous les auteurs sont d'accord sur cette circonstance, je trouve fort étrange qu'il y ait tant d'incertitude pour l'endroit où Hannibal traversa les Alpes, et qu'on ait pu penser communément que ce fut par les Alpes Pennines, qui tiraient alors leur nom du mot Puni. Coelius dit qu'Hannibal prit par le mont de Crémone; (7) mais ces deux gorges l'eussent conduit, non pas chez les Taurini, mais chez les Gaulois Libi, à travers les montagnards Salassi; (8) et le moyen de se persuader qu'il eût gagné ainsi la Gaule Cisalpine, puisqu'il eût trouvé toutes les approches des Alpes Pennines fermées à ses troupes par des peuples demi-germains. (9) Un fait bien avéré, qui vient contredire l'opinion reçue, c'est que les Seduni Veragri, habitants de cette partie des Alpes, n'ont point connaissance que jamais passage d'une armée punique ait pu faire donner à leurs montagnes le nom de Pennines, ainsi appelées d'un dieu Poeninus qu'on adore sur le sommet de ces monts.

Fin du texte de Tite-Live concernant la traversée des Alpes par Hannibal

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